Hésitant sans cesse entre l’abstraction et le figuratif, l’artiste travaille sur des combinaisons de couleurs et de traits, des harmonies qu’il veut dérangeantes et capables de faire plaisir à l’œil en même temps.
Il y a chez Julien Rupp une fascination pour les rayures, voire pour les ratures. Elles servent d’une façon ou une autre à occuper l’espace de la toile pour, dans un premier temps, concéder une organisation et, dans un second temps, déborder des motifs, voire les remplacer. Elles donnent ainsi l’impression de les faire tenir ensemble, mais dans une construction brouillée.
L’importance des lignes et des bandes se retrouve dans la plupart de ces réalisations, avec une constante volonté d’encombrer les personnages qu’ils représentent. Ce sont des bandes qui enferment, surlignent, se surimposent. On y retrouve parfois une volonté de biffer, évoquant des formes de palissade qui témoigneraient de la difficulté à sortir de soi pour aller vers l’autre et inversement.
Malgré un intérêt très fort pour l’art abstrait, Julien Rupp recourt à une abstraction qui reste figurative du fait qu’elle se sert de lignes et de couleurs qui ne se détachent pas des contours. L’artiste veut rester ainsi dans cet entre-deux qui détermine son rapport au monde. Car son travail ne cesse de se nourrir d’une hésitation entre la réalité extérieure et sa propre réalité intérieure, sans cesse pris dans ce va-et-vient qui détermine son regard et impressionne ses sens.
Ainsi, les thèmes choisis par l’artiste, malgré leur variété, sont divisés en deux pôles, le premier tourné vers un réel évoquant différents univers : maritimes, urbains, festifs, …. Le second plus spirituel et retournés vers soi, dans des dimensions oniriques avec Dreams, liée à des états d’esprit ou des impressions prises sur le vif ou encore une simple idée, un symbole.
Ses nombreuses influences sont facilement lisibles et d’ailleurs assumées. Elle révèle une curiosité sans borne pour ses prédécesseurs dans l’art. Qu’il s’agisse de Sean Scully, de Pierre Soulages, de Gerhart Richter, de Francis Bacon, d’Oskar Kokoschka, de Mark Rothko ou de Frank Auerbach, tous ces artistes lui donnent matière à organiser ses propres ressentis. Des artistes auxquels il reprend parfois un vocabulaire précis de trames, de lignes et de bandes colorées qui forment un champs optique varié.
S’il emprunte beaucoup à l’expressionisme abstrait son vocabulaire, Rupp le tire vers son propre univers pictural afin de révéler des émotions fugaces, des visions à peine entrevues qui ne laissent qu’une impression brouillée, à peine reconnaissable, mais qui persistent et s’imposent dans son imaginaire.
Dans ses portraits, le visage n’a qu’une importance secondaire. Il peut être biffé, flouté ou tout simplement absent. Parce qu’il importe peu pour l’artiste qu’une figure soit abstraite ou concrète. Il ne s’agit pas ici de reconnaissance, mais d’une connaissance plus intime des états psychiques. Le motif n’est que prétexte. En favorisant ainsi l’anonymat avec parfois des corps sans tête, l'artiste cherche à identifier ce qui le préoccupe le plus au quotidien, cette constante interrogation sur ses propres angoisses liées à l’identité. On retrouve cette persévérance qui imprègne ses toiles.
L’aliénation enferme. Sortir de soi pour mieux y retourner pourrait résumer la quête de Julien Rupp, en prenant la peinture à témoins à travers ces illustres prédécesseurs qui ne cessent de l’inspirer.
Agathe Anglionin
Architecte | Curatrice